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La Chine délocalise en Ethiopie

22 Mai

MONDIALISATION • Un pays autoritaire à bas salaires? Non, il ne s’agit pas de la Chine mais de l’Ethiopie vers laquelle lorgnent les sociétés asiatiques pour bâtir des usines.

Dans le ronronnement continu des machines, une centaine d’ouvriers éthiopiens découpent sans relâche du cuir, enfilent des lacets et collent des semelles. Leurs superviseurs? Des contremaîtres chinois. Une première dans cet Etat autoritaire de la corne de l’Afrique que certains voient faire fructifier de plus en plus de capitaux asiatiques.
Avec cette usine installée à Dukem, à 30 km au sud de la capitale Addis Abeba, la société Huajian a trouvé une main-d’oeuvre bon marché mais aussi sa matière première, le cuir, pour fabriquer des chaussures qui seront vendues en Europe et aux Etats-Unis.
Après s’être concentrée en Afrique sur la construction d’infrastructures et l’exportation de matières premières, notamment le pétrole, la Chine commence à y chercher des coûts de production avantageux. Une façon de s’évader des ardeurs revendicatrices de la classe ouvrière chinoise devenue moins docile. Selon des chiffres officiels, les conflits du travail en Chine ont été multipliés par trois durant la décennie précédente.
Espoirs éthiopiens
Du côté de l’Ethiopie, on espère y gagner une diversification bienvenue d’une économie largement agricole. Un marché gagnant-gagnant, donc, selon Qian Guoqing, vice-directeur de la East Industry Zone: «Les deux parties ont un engagement réciproque, elles disent ‘tu devrais avoir quelque chose, je devrais obtenir quelque chose’.»
La zone industrielle, qui abrite l’usine de Huajian, devrait être achevée en 2014, pour un coût de 250 millions de dollars (235,1 millions de francs). A terme, elle doit regrouper plus de quatre-vingt usines et créer 20 000 emplois. Pour l’heure, elle compte plusieurs rangées de bâtiments de trois étages abritant six usines à capitaux chinois, dont, outre celle de Huajian, une chaîne de montage automobile et une fabrique de plastique.
Huajian, l’un des plus importants fabricants chinois de chaussures, prévoit d’investir jusqu’à 2 milliards de dollars en Ethiopie pour fabriquer des souliers destinés à l’exportation vers l’Europe et l’Amérique du Nord.
Conditions-cadre alléchantes
Afin d’attirer les investisseurs étrangers dans le cadre d’un «plan de croissance» destiné à faire de leur nation un pays à revenu intermédiaire d’ici à 2025, les autorités éthiopiennes offrent quatre ans d’exonérations fiscales, des terrains bon marché et l’électricité gratuite aux occupants de la zone industrielle.
Sans oublier un droit du travail inexistant et des libertés publiques embryonnaires, qui font de l’Ethiopie un terrain connu pour les Chinois. En 2010, après une longue campagne d’intimidation, le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE) a à nouveau remporté les législatives avec plus de 99% des suffrages. Selon plusieurs ONG, les prisonniers politiques s’y compteraient pas centaines.
Malgré cela, investir en Ethiopie «n’est pas une stratégie sans risque», prévient Stefan Dercon, économiste spécialisé dans le développement à l’Université britannique d’Oxford. En effet, l’Ethiopie va devoir maintenir des taux de croissance élevés afin de rembourser les investissements de départ. «Si cela ne fonctionne pas, les espoirs vont s’évanouir très rapidement, les deux ou trois prochaines années sont donc cruciales pour le processus dans son ensemble», selon lui. «Nous devons avancer rapidement, notre ennemi est la pauvreté», rétorque le ministre éthiopien à l’Industrie, Tadesse Haile. «Quiconque nous demande de ralentir accepte la pauvreté.»
Pauvres mais croissants
Avec un PIB par habitant estimé à 325 dollars par l’ONU, l’Ethiopie figure toujours parmi les plus pays africains les plus pauvres, en dépit d’une croissance parmi les plus dynamiques du continent (+11% au cours de chacune des six dernières années selon la Banque mondiale).
Les investissements étrangers «génèrent de la croissance, de l’emploi (…) cela nous permet aussi de fabriquer des produits pouvant être exportés, ce qui amène des devises et des transferts de technologie», insiste pourtant Tadesse Haile.
Mais de nombreux problèmes subsistent: réseaux de télécommunications déplorables, bureaucratie pesante et absence de port dans ce pays enclavé, sans accès à la mer.
Paul Lu, directeur des ressources humaines de Huajian, recense, lui, les différences culturelles, la barrière de la langue et le manque de conscience professionnelle d’une bonne partie du personnel local. Mais ces obstacles sont compensés par l’abondance de matière première et de main-d’oeuvre, peu chère alors que les salaires augmentent en Chine.
«Nous sommes venus fabriquer des chaussures et (…) l’Ethiopie produit beaucoup de cuir», poursuit-il devant l’entrée de l’usine où une vingtaine de personnes attendent pour un entretien d’embauche.
«Différences culturelles»
Dans l’usine, Teju Edek, 22 ans, contrôleur qualité, payé 30 dollars par mois, se plaint que «le salaire est trop bas». Il dit travailler ici surtout pour «développer ses connaissances technologiques» et ajoute que, s’il pouvait gagner plus dans des usines éthiopiennes, il n’y apprendrait pas autant.
Selon Tafere Getie, gestionnaire d’une des usines de la zone, le vrai bénéfice de ces investissements se verra à long terme: «J’espère que les Ethiopiens qui travaillent dans les usines étrangères aujourd’hui possèderont leur propre industrie d’ici à vingt ans.» ATS/BPZ

Paradis patronal

En Ethiopie, la liberté syndicale est une chimère, si l’on en croît le dernier rapport annuel de la Confédération syndicale internationale (CSI). Si la Constitution éthiopienne reconnaît bien le droit de former des syndicats, la «Proclamation du travail», édictée en 2003, restreint concrètement ce droit à certaines catégories. Ainsi les fonctionnaires ne peuvent négocier ni salaires ni conditions de travail. Le droit de grève est également limité, de nombreux secteurs jugés «essentiels» ne pouvant cesser le travail, ne serait-ce qu’une heure. Pour les autres, la procédure à suivre est tellement complexe, qu’il est pratiquement impossible de lancer un mouvement de grève légal.
Enfin, l’Etat a le pouvoir de dissoudre tout syndicat fautif. Sans en arriver là, le gouvernement s’ingère ouvertement dans les affaires internes des organisations de travailleurs. Régulièrement, la CSI dénonce des cas de d’intimidations, de destitutions voire d’exils forcés. Cerise sur le gâteau, la loi autorise les employeurs à créer ou appuyer une «organisation de travailleurs» dans le but de la contrôler. BPZ
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Algérie – Pied-rouge, « idiot utile » ?

22 Mai

Jeunes français militants, engagés à gauche, ils ont rejoint l’Algérie à partir de 1962 pour aider le nouveau pays à se construire. Avant de plier bagage quelques années plus tard, désenchantés. On les appelle les pieds-rouges [1], et CQFD a rencontré l’un d’eux.

En ce cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, la presse dégouline de témoignages de pieds-noirs, « cocus » de l’histoire. Mais il en est d’autres, bien plus discrets, qui ont longtemps répugné à parler. Jusqu’à ce qu’un jour… « J’ai été une sorte d’idiot utile. Mais si c’était à refaire, je recommencerais. Avec cette distance de savoir que l’homme est mal fait et que, quand on vous parle de collectif, il y a toujours un malin pour ramasser la mise, derrière… Mais oui, je recommencerais ! »
L’œil bleu pétille sous la casquette. À 85 ans, Jean-Marie Boëglin doit s’aider d’une canne pour marcher, mais ne cherche pas ses mots. Il a fallu le prier un peu pour le convaincre de convoquer les fantômes de ses années pieds-rouges. Il râle qu’il va mal dormir après, raconte que la dernière fois qu’il a ouvert un carton de souvenirs, il a tout balancé dans par Nardol’Isère, juste en bas de chez lui, puis se lance. « Ce n’est même pas par idéologie ou par militantisme que je me suis engagé auprès du FLN, je suis plus instinctuel [sic]. Pour vous situer, à 15 ans, je me suis fait virer des Jeunesses communistes parce que trop libertaire et, à 17, de la Fédération anarchiste parce que trop marxiste ! Mais ma vie, c’était le théâtre. En 1957, je traînais à Lyon avec Roger Planchon. J’ai rencontré un jeune qui s’appelait Kader, passionné de théâtre lui aussi. Peu de temps après, il a disparu et ses amis m’ont appris qu’il était mort sous la torture dans un commissariat. Choqué, j’ai proposé un coup de main, puis l’épaule y est passée, puis tout le reste. »

De son père, ancien chef de réseau Francs-tireurs partisans (FTP) durant la seconde guerre mondiale, Jean-Marie Boëglin a appris les techniques de la clandestinité. En 1961, il est condamné à dix ans de prison par contumace, et passe au Maroc. À l’été 1962, il entre en Algérie avec l’Armée de libération nationale (ALN) et gagne Alger. « Toutes les nuits, on entendait des coups de feu. Très vite, je me suis aperçu qu’il y avait une lutte pour le pouvoir mais bon, je me disais, c’est normal, c’est les séquelles du colonialisme. Quand je posais des questions, on me répondait toujours : “Ce n’est pas le moment.” Ça m’a refroidi, mais en même temps, on avait des moyens et puis, on se sentait un petit peu bolchevik quand même ! »

Le théâtre, à nouveau, dirige sa vie. Avec Mohamed Boudia [2], qu’il a connu en France, et Mourad Bourboune, il fait partie de la commission culturelle du Front de libération nationale (FLN), qui crée le Théâtre national d’Alger en lieu et place de l’Opéra, et nationalise les salles d’Oran, Constantine et Annaba. La révolution est en marche, les pablistes [3] ont l’oreille de Ben Bella, l’autogestion est le mot d’ordre sur toutes les lèvres. Boëglin devient l’un des enseignants les plus en vue du tout nouveau Institut national des arts dramatiques. Années heureuses où il a le sentiment de participer à la construction d’un monde et d’un homme nouveau. Jusqu’au coup d’état du général Boumediene, le 19 juin 1965. L’armée prend le pouvoir, l’islam est proclamé religion d’état, l’arabisation décrétée. « Les socialistes en peau de lapin », comme les appelle Boumediene, ne sont plus les bienvenus.

« Le vrai visage d’un tas de gens s’est révélé à ce moment là. Et il n’était pas beau. Beaucoup de pieds-rouges sont partis, d’eux-mêmes ou chassés. Malgré tout, j’y croyais, je croyais très fort au théâtre, je ne voulais pas laisser tomber l’école de comédiens. Malgré l’exil de Boudia et de Bourboune, je me disais que tout n’était pas terminé. Et puis, en tant que petit blanc, je culpabilisais comme un fou. Alors, je ne suis pas parti. » Il est arrêté, brutalisé, puis relâché et retrouve son poste. En 1966, les actions commises contre la sûreté de l’État durant la guerre d’Algérie sont amnistiées en France. Vexé d’être mis dans le même sac que les militants de l’Organisation armée secrète (OAS), Boëglin refuse de rentrer. Fin 1968, il est viré de sa chère école de théâtre et trouve à se recaser dans la communication. « J’avais la vanité de me dire : si je gêne, c’est que je sers à quelque chose. Et puis, avec le recul, je me dis que quelques graines ont germé. »

En 1979, des rumeurs l’accusent de sionisme et il comprend qu’il doit partir. Ce qu’il fera définitivement en 1981. De retour en France, à la Maison de la culture de Grenoble, il n’aura de cesse de mettre en scène des auteurs algériens.

Le soir est tombé dans l’appartement au bord de l’Isère. Jean-Marie Böeglin tire sur sa pipe, en silence, puis lâche : « Nous aussi, nous sommes les cocus de l’histoire. Pas de manière aussi dramatique que les pieds-noirs ou les harkis mais quand même un peu… » Cette fois, l’œil bleu se voile. Pas longtemps. D’un revers de main, Jean-Marie Boëglin chasse les fantômes et assène : « Je survis parce que je suis en colère. Et cette colère me donne de l’énergie. Tout est en train de craquer et j’espère que je ne crèverais pas avant d’avoir vu l’effondrement du système capitaliste. »

Notes

[1] Lire Catherine Simon, Algérie, les années pieds-rouges, La Découverte, 2009.

[2] Mohamed Boudia, gavroche de la Casbah et dramaturge algérien, fut l’un des responsables de la fédération de France du FLN.

[3] On appelait ainsi les partisans de Michel Raptis, dit Pablo, trostkiste grec, leader de la quatrième Internationale.

par Marie Nennès, illustré par (http://cqfd-journal.org/Pied-rouge-idiot-utile)

Un insecticide altère le jeune cerveau

21 Mai

Il s’agit d’une étude pilote menée chez 40 enfants, mais ses résultats sont jugés « inquiétants » par le professeur Philippe Grandjean, épidémiologiste, spécialiste de médecine environnementale à l’Institut de santé publique du Danemark et à l’Ecole de santé publique d’Harvard (Boston, Etats-Unis).

Selon les données préliminaires de l’imagerie cérébrale recueillies chez de jeunes garçons et filles âgés de 6 à 11 ans, en effet, un pesticide organo-phosphoré très utilisé à travers le monde, le chlorpyriphos-éthyl (ou chlorpyrifos ou CPF), aurait un impact persistant sur la structure du cerveau des enfants qui, in utero, ont été exposés à des niveaux élevés de ce produit – parce que leur mère a, durant sa grossesse, inhalé cet insecticide, consommé des aliments pollués par celui-ci, voire été contaminée par l’absorption du produit à travers la peau. Le chlorpyriphos est présent dans de nombreux pesticides utilisés en agriculture, mais aussi dans des produits à usage domestique pour les pays qui n’en ont pas interdit l’usage.

Publiée en ligne, le 30 avril, dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), cette étude a été présentée, le 15 mai, lors de la conférence internationale « Programmation prénatale et toxicité » qui se tenait à Paris. L’enjeu : comprendre comment les expositions à des substances chimiques variées durant la grossesse ou les premières années de vie peuvent affecter les fonctions de l’organisme, voire occasionner des maladies (cancers, diabète, obésité…) qui surviennent parfois des années ou des dizaines d’années plus tard.

TROUBLES NEUROCOGNITIFS

« L’amincissement du cortex cérébral que nous observons chez ces enfants, notamment, n’est pas une bonne chose, souligne le professeur Virginia Rauh, principal auteur de ce travail réalisé à l’université Columbia (New York). Surtout lorsqu’on sait que l’épaisseur du cortex est également diminuée dans des affections neurodégénératives comme la maladie d’Alzheimer. » Selon cette épidémiologiste, les anomalies cérébrales trouvées chez ces enfants pourraient être associées à des troubles neurocognitifs ou neuropsychologiques durables. Les niveaux d’exposition qui montrent ces effets neurotoxiques correspondant à des usages courants.

 

Pour retracer le niveau d’exposition des foetus, l’équipe new-yorkaise a regardé les taux de CPF dans le sang du cordon ombilical, qui donne une idée des taux d’exposition durant les dernières semaines de grossesse. Ces données étaient issues d’une cohorte de 369 enfants, pour lesquels étaient aussi connus les niveaux d’exposition foetale au tabac et aux hydrocarbures aromatiques polycycliques, ainsi que les résultats d’un test cognitif global effectué vers l’âge de 7 ans.

Les auteurs ont focalisé leur attention sur 20 enfants qui avaient les niveaux d’exposition foetale au CPF le plus élevé – supérieur à 4,39 picogrammes par gramme – et les ont comparé à 20 enfants moins exposés, les deux groupes ne présentant des niveaux d’exposition foetale élevés ni au tabac ni aux hydrocarbures aromatiques. Résultats : chez les enfants du premier groupe, l’imagerie par résonance magnétique montre un développement cérébral altéré.

Le cerveau des enfants soumis à un niveau d’exposition élevé au CPF semble présenter plusieurs types d’anomalies : un élargissement de certaines régions, associé à de moins bonnes performances aux tests cognitifs à l’âge de 7 ans. De plus, ces enfants présentent des modifications des différences entre sexes normalement observées dans le cerveau, ainsi qu’une diminution de l’épaisseur du cortex frontal et pariétal.

DES INTERACTIONS AVEC LE TABAC

Le nombre restreint d’enfants inclus dans cette étude est bien sûr une limite. Une extension est en cours sur 450 enfants. De même, les tests neurocognitifs devraient être affinés en vue de préciser les corrélations entre mesures cérébrales et fonctions cognitives. Mais d’autres études vont dans le même sens. « En Equateur, des enfants nés de mères travaillant dans des serres horticoles, exposées à ce pesticide durant leur grossesse, présentent un à deux ans de retard neurocognitif par rapport aux enfants dont les mères ne sont pas exposées », indique le M. Grandjean.

« Le chlorpyriphos-éthyl inhibe l’acétylcholinestérase, l’enzyme qui dégrade l’acétylcholine, un des principaux neurotransmetteurs excitateurs du cerveau. Il augmente ainsi la quantité d’acétylcholine dans le cerveau », dit le professeur Robert Barouki, directeur d’un laboratoire Inserm de pharmacologie-toxicologie à l’université Paris-Descartes. « Le CPF perturbe sans doute aussi la migration des neurones lors du développement cérébral », ajoute M. Grandjean. Autre motif de crainte, « les pesticides interagissent avec d’autres produits chimiques comme ceux du tabac », observe Virginia Rauh. Dans leur classement toxicologique, l’OMS et l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) attribuent au CPF un niveau II, soit une dangerosité modérée.

Médecins, psychologues, enseignants observent chez l’enfant une augmentation des troubles neurocognitifs et comportementaux, notamment des déficits de l’attention. Un accroissement en partie attribuable à la plus grande vigilance accordée à ces troubles et à leur meilleur diagnostic. Mais si cette augmentation est réelle, une origine développementale liée à une exposition à des neurotoxiques pourrait-elle en être une des causes ? « C’est une hypothèse à explorer », admet Virginia Rauh.

« Vous n’avez qu’une seule chance de développer votre cerveau, et c’est pour la vie ! Certes, le cerveau est capable de plasticité, d’un certain degré de compensation, mais son efficience ne sera jamais optimale s’il a été altéré », relève Philippe Grandjean. Selon lui, « l’impact de l’exposition périnatale à divers produits chimiques est un problème de santé publique mésestimé par les pouvoirs publics ».

En attendant une prise de conscience élargie, que faire ? « Laver fruits et légumes, d’autant plus s’ils sont consommés par une femme enceinte ou allaitante, ou par de jeunes enfants », conseille Virginia Rauh. Et éviter d’utiliser, en cas de grossesse, des produits phytosanitaires contenant ces produits. En France, au moins un produit contenant du CPF est autorisé dans les jardins : Dursban 5G Jardin (Dow Agrosciences SAS).

Florence Rosier (http://www.lemonde.fr/sciences/article/2012/05/17/un-insecticide-altere-le-jeune-cerveau_1703201_1650684.html)

Esclavage, capitalisme, croissance : ça continue !

21 Mai

Laissons pour une fois de côté les nouvelles fondamentales de la Politique Française (genre le jean de Cécile Duflot ou les parachutes de Le Pen et Mélenchon) pour évoquer des sujets tellement secondaires que j’ai honte de devoir m’abaisser jusqu’à en parler.

Oui, je sais, j’ai déjà écrit là-dessus. Ici, il y a quatre ans. , il y a 18 mois.
Depuis, rien n’a changé, bien évidemment.

L’émission “Cash investigation” de France 2 avait diffusé la semaine dernière un fort didactique reportage sur l’art et la manière qu’ont les multinationales, y compris françaises, de frauder le fisc à l’aide de montages abracadabrantesques élaborés par d’autres multinationales spécialisées, et qui ont pour point commun de passer par des filiales luxembourgeoises bidons.

Hier soir, France 2, décidément bien inspiré, a diffusé un nouveau reportage écœurant dans les ateliers de couture au Bangladesh et en Inde. Rien de bien nouveau sous le soleil, à vrai dire. On y apprend, images à l’appui, que dans ces ateliers travaillent des gamines de 12 ans, 12 heures par jour, 6 jours par semaine, pour un salaire inférieur à un dollar par jour. Je pense qu’on peut parler d’esclavage. Il y a certes parfois des rebellions, mais dans l’ensemble, les multinationales n’ont pas à se plaindre, merci pour elles.

Une fois les fringues cousues par ces esclaves, elles sont emballées dans des cartons et expédiées en occident par bateau dans des immenses conteneurs.

Le voyage en bateau sert en quelque sorte de paravent entre la production et la consommation. Il transforme le malheur des uns en objet de désir des autres. Car une fois arrivées ici, les fringues sont étalées dans des boutiques plus ou moins clinquantes, dans lesquelles le con-sommateur (et surtout trice, il faut bien le dire) se précipite pour acheter, souvent pour quelques euros, de quoi vêtir toute la famille.

La pub et le marketing font leur œuvre pour que le coût de fabrication, indécemment bas, fasse une multiple culbute, suffisante pour que les actionnaires deviennent milliardaires (c’est le seul but de la manœuvre), mais pas trop pour rester dans le business model de la con-sommation de masse, que la ménagère de moins de 50 ans revienne le plus souvent possible acheter, acheter et encore acheter.

Bien entendu, on n’affiche pas dans les boutiques la photo de ces milliers de gamines devant leur machine à coudre, dans un bruit infernal, sous la lumière des néons blafards et les aboiements du contremaître, ni dans leurs bidonvilles insalubres. Sinon les gens n’achèteraient pas, probablement. Au contraire, on y met les photos sur papier glacé de mannequins anorexiques ou de stars de cinéma soucieuses d’arrondir des fins de mois pourtant déjà bien rondelettes.

Tout cela a été parfaitement décrit dans le livre de Naomi Klein, “No Logo” , qui détaille le processus de décérébration des foules (et notamment des jeunes) qui conduit des humains en apparence ordinaires à être fiers de payer une fortune des objets fabriqués par des esclaves à un coût dérisoire.

Avant le bateau : le cauchemar. Après, le rêve.

Le reportage citait des marques. Monoprix, Ikea, Leclerc, Zara. Peu importe, il y a fort à parier que c’est partout pareil. On a pu assister à des scènes pathétiques de communicants à la langue d’ébène, niant que les images montrées aient pu exister, se cachant derrière des cahiers des charges, des chartes, des normes, des audits, jurant leurs grands dieux qu’ils avaient une éthique et que tout manquement à icelle devait être corrigé, et patati et patata.

Et ce sont les mêmes connards qui discutent des heures avec les fournisseurs pour baisser les prix d’un pouième de centime. Qui savent très bien que tous ces cahiers des charges sont du pipeau, que celui qui le signe sous-traitera et qu’au final les fringues seront fabriquées dans des conditions sordides par des gamines esclaves, tandis que les actionnaires se feront des couilles en or et se prélasseront sur leur yacht.

La richesse indécente a toujours besoin d’esclaves en nombre. Les bubons capitalistes purulents de Dubaï ou du Qatar consomment environ 10 esclaves pour un habitant. Nous, c’est pareil, sauf que nos esclaves restent chez eux, fabriquant nos fringues, gadgets électroniques, bagnoles que les haut-parleurs de la pub et du dieu croissance nous ordonnent d’acheter frénétiquement et de jeter le plus vite possible.

Les magazines économiques, en plus d’appeler de leurs vœux la rigueur budgétaire, la baisse des impôts, et la disparition de tout secteur public, célèbrent ces grands entrepreneurs : regardez cette liste de milliardaires.

Vous y reconnaîtrez le fondateur d’Ikea Ingvar Kamprad, première fortune européenne avec 33 milliards d’euros. Puis, un peu plus loin, entre Bernard Arnault et Liliane Bettencourt, vous trouverez Amancio Ortega, propriétaire de Zara, avec 30 milliards.

On marche sur la tête, non ?

Tant que j’y suis, je passe à autre chose. Non, en fait c’est la même chose. Je me souviens de la couverture de Libé au lendemain de l’assassinat des gamins devant l’école de Toulouse. (Vous la trouverez )

En voyant cette couverture, je m’étais dit que Libé, dont le directeur Demorand semble avoir remarqué que les unes racoleuses avaient un effet bénéfique sur les ventes, d’où sa propension à en caser à toute occasion, aurait pu en faire une similaire, sur fond noir, mais aux caractères beaucoup plus petits, pour y faire figurer les noms et âges des 20000 (vingt mille) enfants morts de faim ce jour-là, comme tous les autres jours, d’ailleurs.

Comme le dit si justement Jean Ziegler, nous pourrions très bien nourrir ces enfants, et ils meurent quand même, c’est donc qu’ils sont assassinés.

Notre système trouve pourtant toujours les milliards, et même les dizaines de milliers de milliards, pour voler au secours de ces pauvres banquiers. Il a consacré plus de 1600 milliards l’an dernier à acheter des armes. Mais n’est pas foutu de trouver 30 pauvres milliards (la fortune de M.Ikea ou de M.Zara, tiens) pour nourrir la terre entière pendant un an. En même temps un banquier ou un marchand de canons, c’est quand même plus important que quelques millions d’enfants. Surtout noirs ou jaunes…

Tout ça, c’est la conséquence directe et indéniable de notre système capitaliste, libéral et croissanciste. De sa répartition incroyablement scandaleuse des richesses. De sa prédation par la finance et les spéculateurs. De ce phénomène incroyable qui fait que malgré les odes à la “valeur travail”, ce ne sont jamais ceux qui travaillent qui s’enrichissent, mais des intermédiaires parasitaires. Ceux qui cultivent les fruits et légumes restent pauvres, tout comme la caissière du supermarché, mais pas le propriétaire de l’enseigne.

En France, nous avons de la chance : nous venons de chasser un gouvernement de droite, incapable et corrompu, pour le remplacer par un gouvernement de “gauche”, qui respecte la parité et qui a signé une charte éthique.

Et surtout, son dicton est “Le changement, c’est maintenant”. Merveilleux, non ? Bon, on commence quand ?

Euh… Pour l’instant, le principal changement c’est qu’on peut venir au conseil des ministres en jean. Pour le reste, permettez-moi de douter. Car même si le QI moyen du gouvernement doit être au moins le double de celui du précédent, il suffit de gratter un peu pour constater la supercherie. Tous les postes importants sont occupés par des représentants de la “gauche de droite”. DSK n’est plus là, mais ses disciples et ses idées sont restés. Enarques et membres du “Siècle” foisonnent. Pas un seul dangereux révolutionnaire gauchiste à l’horizon.

Pas une de ces personnes n’a l’intention de faire quoi que ce soit pour changer de paradigme. Tous se plaisent et se complaisent dans le capitalisme libéral, qui leur a d’ailleurs apporté richesse, puissance et gloire.

Le premier ministre est le premier promoteur du projet mégalomaniaque et scandaleux de l’ayraultport de Notre Dame des Landes. Ce projet témoigne de son aveuglement total quant à l’évolution du monde et de ses ressources naturelles.

Quant au président Hollande, son déplacement aux Etats-Unis montre qu’il n’a rien compris non plus, pas plus qu’Obama, d’ailleurs. Délectez-vous de ces billevesées, reprises en boucle et sans le moindre sens critique par des médias tétanisés d’extase :
Le président François Hollande a fait état d’une “convergences” de vues avec son homologue américain Barack Obama sur la nécessité de relancer la croissance pour faire face à la crise, vendredi 18 mai à la Maison-Blanche, peu avant un sommet du G8. La croissance doit être une priorité (…)”.

La croissance, la croissance, la croissance… La même chose qu’avant, mais PLUS ! Plus d’esclaves, plus d’armes, plus de morts de faim, plus de paradis fiscaux. Plus de pétrole, plus de ressources naturelles, plus de pollution, plus de CO2. Et plus d’argent virtuel pour contourner les limites de l’économie réelle.

Pauvres aveugles ! Mai 2012, et ils n’ont toujours rien compris. Après avoir décidé de ruiner les peuples pour rembourser les banksters, ils décident désormais qu’il faudrait en fait encore emprunter aux banksters pour éviter la ruine des peuples…

Quant à ceux qui croyaient que Hollande allait mettre la finance à genoux, même après la déclaration d’allégeance faite aux banksters de la City, pensaient-ils qu’il allait nommer Frédéric Lordon responsable du G20 pour la France ? Curieusement, non, l’heureux élu de Hollande, secrétaire général adjoint de l’Elysée s’appelle Emmanuel Macron, 34 ans. C’est un disciple de Jacques Attali (dont l’ombre plane sur la “gauche” comme celle de Minc plane sur la droite), ex-membre de sa ridiculissime “commission sur le retour de la croissance”. Et que fait-il dans la vie, ce petit génie ? Il est associé-gérant chez Rothschild, et le fait d’abandonner un salaire annuel de l’ordre d’un million d’euros est une preuve évidente de son désintéressement espoir de retour sur investissement.

Certains parlent de faire revenir ces usines en France… Les “socialistes” viennent même de créer un ministère marketing du “redressement productif” confié à Montebourg. Quelle rigolade ! Comment faire revenir en France des industries qui en sont parties, poussées par la perspective d’employer des esclaves et par les lois qui permettaient cette forfaiture ? Sans changer ces lois, sans revenir sur ce système ?

Juste pour rire, c’est un “socialiste” français, Pascal Lamy, qui dirige depuis 7 ans l’OMC (ex GATT), le principal organisme responsable de la dérégulation du commerce mondial…

Tous ces gens sont d’accord sur un point : il faut améliorer la compétitivité de la France, et baisser le coût du travail. Pour l’aligner sur celui du Bangladesh, par exemple… Car tout le monde le sait, je l’ai même lu sur Twitter de la part de prétendus gauchistes : “si on va fabriquer au Bangladesh, c’est que ça coûte trop cher de fabriquer en France”.

Ok, réduisons donc le coût du travail… qui est principalement composé de plusieurs facteurs :
– Le salaire
– Les cotisations sociales (improprement baptisées “charges”).

Réduire le coût du travail, cela signifie donc au choix réduire les salaires (ou travailler plus pour le même salaire), ou réduire les retraites, les remboursements de sécu, les allocs chômage… Ou, pour être plus efficace, les deux. Supprimons par la même occasion toutes les “barrières à l’emploi”, comme le salaire minimum, le code du travail, les congés, le paiement des arrêts maladie, et la retraite.

Pour finir, supprimons carrément tout salaire, et c’est le plein emploi garanti. Fort de cette compétitivité retrouvée, les zentrepreneurs embaucheront massivement, et y vont voir, au Bangladesh, ce que c’est que la France Compétitive ! Comment que Leclerc il va rapatrier fissa la fabrication de ses tee-shirts !

Hollande semble devenu le héraut du keynésianisme, par opposition au néolibéralisme. Cette doctrine, qui prône la croissance par la demande, au besoin soutenue par l’Etat (et donc par l’endettement… On rêve !), a fait son temps pendant les “30 glorieuses” qui ont suivi la deuxième guerre mondiale, avant d’être balayée par le n’importe quoi du néolibéralisme. Depuis, cette doctrine est caduque, anachronique.

C’est donc un grand bond en arrière de plus de 35 ans que Hollande, tout ravi de jouer les vedettes au G8, propose au monde ébahi par tant d’originalité. Et même si la plupart de nos “socialistes” (Hollande lui-même, Ayrault, Fabius…) en sont effectivement restés à cette époque, le monde a changé, et va prochainement s’apercevoir que toute politique de croissance dans les pays occidentaux est vouée à l’échec et à la catastrophe.

Pénurie de pognon, pénurie de pétrole, pénurie généralisée de ressources (aka “peak everything”, un très bon article dans “Science et Vie de ce mois-ci sur la pénurie des métaux, mais Hollande et Obama lisent trop le “Financial Times”, pas “Sciences et Vie”), cette politique emmène l’humanité droit dans le mur. En klaxonnant.

Keynes, cité par Jean Gadrey (auteur de “Adieu à la croissance”) avait tout de même prévu qu’après des décennies de croissance, un certain niveau de richesse serait atteint et l’objectif devait changer : « il sera temps pour l’humanité d’apprendre comment consacrer son énergie à des buts autres qu’économiques ».

Hollande et Obama sont assurément moins cons que leurs prédécesseurs respectifs Sarkozy et Bush. Qu’ils le prouvent !

Source : http://www.superno.com/blog/2012/05/esclavage-capitalisme-croissance-ca-continue/

Cpt Anderson – Les infos dont on parle peu. (Mai)

21 Mai

– Janvier –
– Fevrier –
– Mars –

Source

Les ouvriers ne sont pas ce que l’on croit

18 Mai

Lorsque l’on imagine un ouvrier, on pense d’abord à l’usine. 
Les ouvriers sont pourtant bien plus nombreux dans le bâtiment, les services, l’artisanat. Retour sur la disparition d’un monde autrefois homogène…

Qui sont les ouvriers ? Ce groupe socioprofessionnel cache une grande diversité de situations et de métiers, et il est en fait beaucoup plus divers et complexe que certaines représentations habituelles pourraient le laisser penser…

L’image d’Épinal de l’ouvrier s’apparente à celle d’un salarié en « col bleu » de chez Renault participant à l’assemblage de voitures avec l’obligation de respecter des contraintes de cadencement élevées, ou encore d’un cheminot travaillant sur les voies du réseau ferré. Ces salariés sont évidemment des ouvriers, mais la réalité du monde ouvrier est bien plus large que celle-ci, et quelques exemples simples suffiront à le prouver. Ainsi, quel peut bien être le point commun entre toutes ces professions : un horticulteur, un plombier, un électricien, un dépanneur télé, un serrurier, un boucher, un charcutier, un boulanger, un cuisinier, un bijoutier, un accordeur d’instruments de musique, un décorateur sur verre, un encadreur, un imprimeur d’art, un luthier, un peintre sur cuir, un relieur d’art, un restaurateur de monuments, un tapissier d’art, un accessoiriste de théâtre, une maquilleuse sur un plateau de télé, ou encore un projectionniste de salle de cinéma ? Eh bien… Ces métiers (lorsque le travailleur est un salarié, car les indépendants sont classés dans d’autres CSP) correspondent tous à des emplois d’ouvriers ! Comme on le voit, la réalité du métier d’ouvrier est bien plus large que ce que l’on pourrait spontanément penser.

Les ouvriers 
ont-ils disparu ?

Globalement, les ouvriers tendent à être de moins en moins nombreux. Lorsqu’en 1954 la première nomenclature des CSP a été établie, les ouvriers représentaient – et de loin – le groupe socioprofessionnel le plus nombreux : ils étaient 6 485 000, soit 33 % de la population active. Cette prédominance s’est confirmée des décennies durant, avant une décrue tant relative qu’absolue. Ils ont connu une forte croissance de leurs effectifs jusqu’à la fin des années 1970, où ils étaient plus de 8 millions, soit environ 36 % de la population active ; on a assisté ensuite à une décrue progressive de l’emploi ouvrier, qui a diminué pour s’élever aujourd’hui à 6 318 300, soit seulement 22 % de la population active. Depuis la fin des années 1990, les employés sont même plus nombreux que les ouvriers, puisqu’ils sont aujourd’hui 8 194 300, soit près de 29 % de la population active. Il faut même noter que les chômeurs ayant eu anciennement un emploi dans la catégorie considérée sont intégrés dans chaque CSP ; ainsi, la diminution de l’emploi ouvrier est encore plus importante que ce que les chiffres précédents peuvent laisser penser, car les ouvriers sont le groupe socioprofessionnel à avoir connu la plus forte augmentation du chômage depuis les années 1970.

Pourquoi une telle décrue ? Tout simplement parce que la France a connu un recul important de l’emploi industriel depuis une trentaine d’années. Cependant, il ne faut pas confondre cette évolution avec un phénomène de désindustrialisation équivalent. En effet si, entre 1977 et 2010, la part de l’industrie dans la valeur ajoutée totale a diminué de 3,7 points, ce secteur a dans le même temps perdu 2,2 millions d’emplois, soit une baisse de 40 % de ses effectifs ! Cette forte diminution s’explique de deux manières : tout d’abord, le secteur industriel a connu de forts gains de productivité, gains qui se sont traduits par un recul de l’emploi industriel, en particulier de l’emploi ouvrier industriel. Ensuite, une partie des activités réalisées dans le cadre industriel a été externalisée vers des entreprises de services se trouvant en dehors du cadre industriel, créant un transfert d’emplois vers le secteur des services. Mais ne nous y trompons pas : ces emplois de services, liés entre autre aux activités juridiques ou financières, à l’informatique, à l’entretien, ou encore à la sécurité, n’étaient pas des emplois ouvriers, et la forte diminution de l’emploi industriel ne s’explique qu’en partie par la baisse de l’emploi ouvrier.

Que sont-ils devenus ?

Les ouvriers n’ont donc pas disparu car, même si leur nombre décroît, ils continuent à représenter la deuxième CSP en effectifs. Pour autant, les bouleversements ayant touché le monde ouvrier ne sont pas seulement quantitatifs, mais aussi structurels. Qui sont les ouvriers ? Plus forcément ceux à qui l’on pense spontanément…

Pendant des décennies, la figure idéal-typique était peu ou prou celle d’un travailleur manuel masculin œuvrant dans l’industrie, le plus souvent dans de grandes entreprises ayant mis en place une organisation productive de type fordiste. Le monde ouvrier était caractérisé par des images fortes de mineurs, de métallos, de travailleurs à la chaîne, de cheminots possédant une identité forte et n’hésitant pas à se mobiliser collectivement pour défendre leurs droits, ou en obtenir de nouveaux.

Aujourd’hui, la réalité est bien différente. Évidemment, il existe toujours des ouvriers travaillant dans les conditions précédemment citées. Mais ce monde a été profondément remis en question par les évolutions sectorielles de l’activité économique : les mines ont fermé une à une (il n’y a plus que 30 000 mineurs aujourd’hui contre plus de 400 000 au lendemain de la Seconde Guerre mondiale), les usines sidérurgiques ont elles aussi en partie disparu, et les usines en général ont connu de telles réorganisations internes (par exemple dans l’automobile) que le nombre d’ouvriers y travaillant y a été drastiquement réduit. Au total, ces ouvriers travaillant dans l’industrie ne représentent plus qu’environ un tiers du total des ouvriers. Ils sont 1,7 million ; il y a donc moins d’ouvriers dans les usines que d’étudiants dans l’enseignement supérieur.

Alors, qui sont les autres ? Qui sont ces « nouveaux ouvriers » qui ont radicalement changé l’image de ce groupe social ? Fondamentalement, un ouvrier reste un travailleur manuel. Mais rien n’indique que ce travail doive être effectué au sein de l’industrie. Ce qui est caractéristique de la nouvelle réalité du monde ouvrier, c’est le développement sans précédent du nombre d’emplois ouvriers dans des entreprises de service. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : aujourd’hui, près de la moitié des ouvriers travaillent dans le secteur tertiaire (et au-delà des ouvriers de l’industrie et du tertiaire, environ 15 % travaillent dans le bâtiment et les travaux publics) ! Les emplois qui se sont ainsi le plus développés dans le monde ouvrier depuis le début des années 1980 sont ceux liés à la maintenance des équipements non industriels (ascenseurs, guichets, distributeurs automatiques), à l’exploitation des transports, à l’entretien des bâtiments, au tri, à l’emballage et à l’expédition, mais aussi les emplois de conducteurs de car ou de bus, et de cuisine dans la restauration. C’est depuis le début des années 2000 que le nombre d’ouvriers travaillant dans le tertiaire a dépassé celui des ouvriers travaillant dans l’industrie.

On assiste aussi à un accroissement relatif de la qualification des ouvriers, dont les métiers ont profondément évolué sous l’impulsion du progrès technique, en particulier dans le domaine de l’informatique. À l’ouvrier à la chaîne réalisant un travail répétitif et déqualifié a succédé, au moins dans le domaine industriel, un ouvrier programmant des machines-outils complexes à partir de logiciels servant d’interface entre le travail humain et l’activité de production. L’ouvrier travaille ainsi de moins en moins la matière en tant que telle ; il s’appuie sur des machines qu’il commande lui-même ou qu’il entretient, ou s’occupe de manutention. On assiste à un développement des tâches de tri, d’emballage et de manutention en général d’un côté, et des tâches de surveillance, de contrôle et de réglage des machines automatisées de l’autre.

L’automatisation a changé les compétences

Là aussi, les chiffres sont parlants : entre 1990 et 2008, la part des ouvriers dans l’emploi total a reculé de 4,2 points, dont 3,6 proviennent du recul de l’emploi ouvrier non qualifié, et seulement 0,6 de celui de l’emploi ouvrier qualifié. Aujourd’hui, si l’on compte 2 072 000 ouvriers non qualifiés, ils sont 3 961 000 à être qualifiés. À titre de comparaison, en 1975, les ouvriers qualifiés ne représentaient qu’un peu plus de 75 % du nombre total des ouvriers non qualifiés. Cette réduction de l’emploi ouvrier non qualifié est liée à l’évolution de l’organisation interne des entreprises, avec le développement des chaînes de production automatisées.

Parallèlement à cette évolution, les ouvriers ont dans l’ensemble aussi vu leurs conditions de travail évoluer. Le travail ouvrier dans l’industrie jusqu’aux années 1980 était marqué par le modèle tayloro-fordiste, caractérisé par des tâches répétitives et une hiérarchie forte qui imposait aux ouvriers leurs process de travail ; avec le développement des nouvelles formes d’organisation du travail dans les usines et l’accroissement de l’emploi ouvrier dans le secteur tertiaire, ce sont de nouvelles modalités de l’activité, plus centrées sur l’autonomie des travailleurs et la flexibilité dans l’agencement des tâches productives, qui se développent progressivement. Sans faire disparaître le caractère répétitif d’une partie des tâches et tout en maintenant une hiérarchie toujours présente, ces nouvelles modalités de travail ont malgré tout remodelé en partie l’univers professionnel du travail ouvrier.

Cette flexibilité accrue s’est cependant traduite par le développement de formes d’emplois atypiques chez une partie des ouvriers (intérims, contrats à durée déterminée, temps partiels subis), qui a débouché sur un certain dualisme entre, d’une part, des ouvriers qualifiés relativement épargnés par cette précarisation et, d’autre part, des ouvriers non qualifiés touchés de plein fouet par cette nouvelle instabilité et par le chômage.

Enfin, ces « nouveaux ouvriers » travaillent globalement dans des entreprises de taille plus petite, car les entreprises du tertiaire sont en moyenne moins grandes que celles du secondaire. Cela a bouleversé le cadre de travail d’une partie du monde ouvrier, qui trouvait auparavant sa force et sa cohérence dans des rassemblements autour de gigantesques bassins d’emplois dépendants d’une ou de quelques grandes entreprises. Définitivement, le monde ouvrier est bien plus divers qu’il ne l’a jamais été.

Cette diversité appelle à s’interroger sur la réalité d’une culture ouvrière aujourd’hui. Le terme « ouvrier » a en effet longtemps charrié un cortège de représentations culturelles et politiques poussant à une vision homogénéisante de ce groupe. Certains sociologues qui travaillent sur les classes sociales ont ainsi considéré que les ouvriers représentaient une classe sociale à part entière, forte d’une position définie par la place des ouvriers dans le processus de production, et d’une conscience de classe marquée en particulier par des références politiques communes (appartenance syndicale, vote communiste…) et des modes de vies partagés (bricolage, fréquentation de bistrots, importance du militantisme, prédominance de goûts culturels « populaires »…).

Il est clair aujourd’hui que ces représentations ont en grande partie volé en éclats, et que le pluriel placé à la fin du terme « ouvriers » symbolise bien plus qu’une quantité. Les ouvriers sont devenus, si tant est qu’ils ne l’aient jamais été, un groupe éclaté en une multitude de sous-groupes, voire même d’individus ayant chacun des caractéristiques propres. Cette remise en question de l’existence d’une « classe ouvrière » peut se justifier de plusieurs manières.

Déclin des mobilisations ouvrières

Tout d’abord, le recul numérique des ouvriers donne une moindre visibilité dans l’espace public à ce groupe. Ensuite, l’éclatement du monde ouvrier que nous venons de présenter (développement de l’emploi tertiaire, précarisation d’une partie du monde ouvrier) a amené une partie des ouvriers à connaître et fréquenter d’autres groupes sociaux, et à voir ainsi remises en question en partie leurs références communes. Cela a aussi amené une partie des ouvriers à faire évoluer leurs modes de consommation, en cherchant à se rapprocher de celui du reste de la population. On reconnaît là la thèse de la « moyennisation » de la société. Dans le même ordre d’idée, l’individualisation croissante de la gestion des ressources humaines, avec par exemple le recours de plus en plus fréquent à des modalités d’avancement professionnel personnalisées, a eu tendance à faire décliner les collectifs de travail et les grandes mobilisations collectives, qui avaient historiquement été un moteur de la construction de l’identité ouvrière. Culturellement parlant, le monde ouvrier est éclaté : une partie des ouvriers se serait « embourgeoisée », une autre aurait perdu ses références politiques communes, ce qui l’aurait amenée à voter FN, et certains marqueurs culturels forts (bistrots, bals populaires…) tendraient à disparaître. Enfin, l’évolution démographique et géographique a entraîné la disparition d’une partie des « banlieues ouvrières », qui étaient des ferments importants de la culture de classe ouvrière.

De manière symbolique, cette perte de conscience collective peut être symbolisée par l’évolution du taux de syndicalisation ouvrier. Historiquement, la France a toujours été un pays peu syndicalisé ; ainsi, dans les années 1950, le taux de syndicalisation global ne dépassait pas les 30 % et aujourd’hui, il est inférieur à 10 %. Si les ouvriers ont été durant les trente glorieuses un groupe social plus syndiqué que la moyenne, il n’en est pas de même aujourd’hui ; de 2001 à 2005, les ouvriers, tous secteurs d’activité confondus, ne représentent que 19 % des salariés syndiqués, alors par exemple que les cadres, pourtant bien moins nombreux, en représentent 29 %. Les ouvriers sont même sur cette période la CSP la moins syndiquée. Cette donnée est néanmoins à nuancer car, si l’on ne prend en compte que les entreprises privées, les ouvriers représentent le contingent de syndiqués le plus nombreux !

Peu de mobilité sociale

Pourtant, derrière cette diversité, ne se cache-t-il pas encore et toujours une réalité commune rapprochant ceux que l’on continue à considérer comme des « ouvriers » ? Assurément oui. Ainsi, malgré son déclin, le groupe ouvrier reste numériquement le deuxième groupe d’actifs le plus important en France. De même, c’est un groupe qui connaît une faible mobilité sociale ; ainsi, 46 % des fils d’ouvriers restent eux-mêmes ouvriers. Et encore, si l’on retire la mobilité provenant de l’évolution de la structure des emplois, la mobilité « nette » est encore plus faible. Enfin, l’embourgeoisement du monde ouvrier ne concerne au mieux qu’une faible partie de ce groupe, qui est très majoritairement marqué par un niveau et un mode de consommation qui restent caractéristiques de ceux des classes « dominées ».

Ouvriers du bâtiment

Chantier interdit au public.

Enquête parmi les travailleurs du bâtiment
.
Nicolas Jounin, La Découverte, 2008.

Après s’être fait embaucher comme intérimaire dans le bâtiment, le sociologue Nicolas Jounin montre comment s’établit sur fond de précarité une hiérarchie raciale de la main-d’œuvre. Au bas de l’échelle, les Africains, manœuvres non qualifiés ; un peu au-dessus, les Maghrébins ; plus haut, les Portugais qui incarnent les « petits chefs » – ils occupent la plupart des postes d’encadrement sur les chantiers – ; alors que les Français (entendez nés en France, Blancs et avec un prénom « de chez nous ») occupent souvent des postes d’encadrement « à distance ». Une autre tendance est également à l’œuvre : la mise en concurrence des travailleurs entre eux, via la précarisation du travail et de l’intérim en particulier. Une logique marchande, où comptent d’abord la qualification et la productivité. Les travailleurs immigrés sont recherchés par les employeurs : plus vulnérables, tant pour des raisons sociales que légales quand ils n’ont pas de papier, ils sont une « variable d’ajustement » parfaite. Ils fournissent une main-d’œuvre plus servile, car sans cesse menacée, que l’on peut garder ou remercier à tout moment.

 

D’après Catherine Halpern, «La vie de chantier. Entre discriminations et précarité», Sciences Humaines 
n° 194, juin 2008.

Christophe Rymarski

La disparition de la classe ouvrière

Retour sur la condition ouvrière
Stéphane Beaud et Michel Pialoux, 1999 (Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard), 
rééd. La Découverte, 2012.

Treize ans après une première enquête où les sociologues Stéphane Beaud et Michel Pialoux donnaient largement la parole aux ouvriers des usines Peugeot, que reste-t-il du monde ouvrier ? Selon les auteurs, parler en 2012 de la classe ouvrière renvoie au passé économique et politique, lorsque les luttes ouvrières étaient adossées à des syndicats contestataires et des partis politiques se réclamant de cette même classe. Aujourd’hui, « le monde ouvrier n’en finit plus de subir l’impact dévastateur de ce capitalisme financiarisé » qui pousse les firmes transnationales à retirer leurs usines des vieux pays industrialisés.
 Amorcée dans les années 1990, cette enquête initiait déjà une réflexion sur la compréhension d’un « processus central dans l’histoire de la société française : celui de la destruction de l’ancienne classe ouvrière ». Les auteurs montrent comment le terme d’ouvrier s’est très fortement dévalorisé au regard de la force évocatrice qu’il avait dans les années 1970. Les ouvriers, qui formaient une classe sociale attirant toutes les attentions, ne sont plus aujourd’hui que « l’objet d’un discours compassionnel ».

Christophe Rymarski

L’obésité, un sujet maltraité à la télé

18 Mai

Décryptage | Les émissions télé consacrées à l’obésité se multiplient depuis le début de l’année. L’aspect “foire aux monstres” l’emporte largement sur le contenu médical.

ylvie a choisi de rencontrer un chirurgien de l’obésité devant les caméras de NRJ12. Elle se met à pleurer, suffoquée par l’angoisse du chiffre affiché sur la balance : 212 kilos. Ses proches n’ont cessé de le lui répéter, elle est en danger de mort. Ses spasmes et ses sanglots, captés par un zoom dérangeant, sont difficiles à soutenir. Dans la même édition spéciale de Tellement vrai,« Obésité, le combat de leur vie », diffusée le 12 janvier 2012, on fait aussi la connaissance d’Odile, qui a dépassé les 160 kilos et n’a pas mis le pied dehors depuis quatre ans. Elle vit recluse dans son lit médicalisé, plongée dans la pénombre, allumant la télévision à l’aide d’un bâton.

Ces visions de corps hors norme immobilisés ou se mouvant dans d’extrêmes souffrances ne sont plus seulement le reflet lointain d’Américains sédentaires et suralimentés. On nous le répète à l’envi en préambule à ces reportages : 31,9 % des Français adultes sont en surpoids, 14,5 % sont obèses. « Il y a dix ans, les obèses étaient totalement absents du discours médiatique, analyse le sociologue Jean-Pierre Poulain (1). Puis la thématique a commencé à monter, comme la preuve que quelque chose ne tourne pas rond dans notre monde. » Jusqu’à devenir une matière inépuisable pour les médias et le docu-réalité, au discours toujours plus anxiogène.

« On parle d' »épidémie » qui s’enracinerait
dans des modes de vie qui ne sont pas sains.
Un peu comme une ­punition infligée à
l’Occident, qui vit dans la surabondance. »

Jean-Pierre Poulain, sociologue

Le mouvement s’est amorcé en 1998, quand l’Organisation mondiale de la santé a publié un rapport alarmant sur l’obésité, nouveau mal du siècle. La crainte de la « globésité » (2) s’est glissée peu à peu parmi les phobies contemporaines. « On parle depuis d' »épidémie » qui s’enracinerait dans des modes de vie qui ne sont pas sains, explique Jean-Pierre Poulain, un peu comme une ­punition infligée à l’Occident, qui vit dans la surabondance. »

Tellement vrai (NRJ12), Tous différents (NT1), C’est ma vie (M6), A chacun son histoire (Direct 8), Vies croisées (W9)… Durant la première quinzaine de janvier, pas moins de dix émissions ont traité le sujet. Depuis, la tendance n’a fait que se confirmer. « On retrouve sous une forme modernisée les foires aux monstres qui existaient au XIXe siècle. C’est particuliè­rement spectaculaire de montrer des corps en souffrance, dans des situations d’excès », observe Jean-Louis Missika, sociologue des médias (3) .

Car ces émissions ne se contentent pas de quelques rondeurs, les témoins émargent à la rubrique obésité sévère, voire obésité morbide. Les équipes de tournage n’hésitent d’ailleurs pas à filmer crûment le corps gros et dévêtu. « Il y a un phénomène de fascination-répulsion, note la philosophe Isabelle Queval (4) . Le téléspectateur s’identifie parce qu’il peut lui-même être en surpoids, et, en même temps, il a vu une monstruosité qu’il expurge de lui-même, comme autrefois on mettait hors de la cité ceux qui étaient difformes. »

« L’idée qu’on a le corps qu’on mérite s’est imposée
dans notre société. Et de la responsabilisation
à la culpabilisation, il n’y a qu’un pas. »

Thibaut de Saint Pol, sociologue

« Tous au régime ! », « Obésité : assumer ou combattre », « Mon combat contre les kilos »… Ces « docus-réalité » assènent tous le même message : gros, vous devez réagir, et la télé peut vous y aider. Régime, chirurgie, relooking, coaching… La lutte est mise en scène tous azimuts. « Nous sommes toujours plus incités à contrôler nos vies, à avoir plus de volonté, précise Isabelle Queval. La minceur est un signe distinctif : plus on est mince, plus on mar­que cette emprise de la volonté sur son corps et sur soi-même. Le corps est devenu le jugement ultime de nos comportements. » Le sociologue Thibaut de Saint Pol (5) le confirme : « L’idée qu’on a le corps qu’on mérite s’est imposée dans notre société. Si vous ne correspondez pas aux canons du corps désirable, c’est votre faute. Et de la responsabilisation à la culpabilisation, il n’y a qu’un pas. »

Le gros se laisse aller, est malheureux et dans la misère affective : certains procédés audiovisuels encouragent la perpétuation de clichés. « Ces stéréotypes renvoient à des questions qui peuvent vraiment se poser, par exemple dans la vie affective et sexuelle. Mais dans ces programmes, on a une saturation de l’image négative de l’obèse », observe Jean-Pierre Poulain.

­Nathalie Leruch, journaliste, a travaillé à un reportage sur les enfants au régime pour le magazine d’information d’une grande chaîne hertzienne. La mise en scène expéditive de la privation et de l’échec insiste sur l’image du gros incapable de se restreindre : « Le rédacteur en chef souhaitait que je trouve des enfants soumis au régime Dukan. Pour ce type de magazine, les interviews pudiques un peu en longueur ne sont pas souhaitées, ils veulent un enfant dans la cuisine familiale à qui on refuse des aliments sucrés, ou devant son assiette 100 % protéines. On comprend qu’il faut tourner un échange dialogué de quarante secondes maximum, « sinon on s’ennuie »… Et qu’il faut autant que possible faire ressentir un peu de pathos autour de cet enfant qui vit la privation. »

« La stig­matisation de l’obésité
est l’un des racismes les plus violents aujourd’hui.
Et un racisme qui ne dit pas son nom. »

Jean-Pierre Poulain

Entre moquerie et empathie, l’image du gros « victime responsable » est ambiguë. Souvent représenté comme un bon vivant, un outre-mangeur qui ne sait pas refréner ses pulsions, il est aussi celui dont on montre le handicap pour créer l’émotion. Dans C’est ma vie, sur M6, en septembre 2011, l’émission « Corps en désaccord » met en scène Céline, 26 ans, une boulangère pesant 140 kilos. « Sa vie est en danger », assène le ­commentaire, soulignant que si elle ne perd pas de poids ses soucis de santé « pourraient s’aggraver jusqu’à l’irréparable ». A l’image, Céline transporte des pâtisseries sorties du four. « Elle se sent incapable de suivre un régime pour une raison simple : elle et son mari, également en surpoids, adorent manger », commente la voix off un peu badine. En fond musical, Gossip et sa célèbre chanteuse obèse, Beth Ditto.

« La stig­matisation de l’obésité est l’un des racismes probablement les plus violents aujourd’hui, constate Jean-Pierre Poulain, et un racisme qui ne dit pas son nom. Ceux qui en sont les acteurs ont bonne conscience. » Pauvreté, facteurs médicaux, contexte ­familial difficile, choc émotionnel : rarement les causes de cette maladie complexe et multi-factorielle sont éclairées.

« Les chaînes pensent que ça va ennuyer le téléspectateur de faire parler de leur souffrance des personnes grosses. On simplifie souvent le problème à l’extrême : tu te prends en charge et tu maigris », analyse Nathalie Leruch. Paroxysme de ce traitement simpliste, l’émission Zita dans la peau d’une femme obèse, diffusée le 29 février sur M6. Ingurgitant 6 000 calories par jour pendant un mois, Zita Lotis-Faure vivrait le quotidien d’une femme obèse. Un pur spectacle abordant l’obésité sous le seul angle de la suralimentation, et centré sur les réactions de la journaliste à son propre gavage.

« Seront-ils assez motivés pour y arriver ?
L’un d’entre eux renoncera-t-il en cours de route ? »
La voix off, goguenarde, de Tous différents.

Eludant les causes, la télévision préfère insister sur les ­solutions, comme la chirurgie bariatrique, mieux connue sous le nom télévisuel d’« opération de la dernière chance ». Tous différents : mon combat contre les kilos pose d’emblée la question de manière brutale : « Quand faut-il décider de se faire opérer pour réduire la taille de son estomac ? » A l’écran, l’opération ­relève du coup de baguette magique. « Or la chirurgie, c’est du sur-mesure, il faut du temps, et ça peut prendre de trois à six mois pour qu’on opère un patient », explique le professeur Jean-Marc Chevallier, responsable de la chirurgie de l’obésité à l’hôpital Georges-Pompidou. « Avant l’opération, une équipe pluridisciplinaire effectue toute une ­série d’examens qui sont un véritable parcours du combattant, précise-t-il. Après l’intervention, on met en place une surveillance de dix-huit mois. L’effet de l’opération seule est nul. Ce n’est pas amusant à raconter, mais c’est le plus important. »

Anne a témoigné dans Tellement vrai et se souvient du peu de rigueur dont a fait preuve l’équipe de NRJ12 : « Dans le reportage, ils se trompent sur mon poids et les dates, et parlent même d’anneau gastrique au lieu de sleeve gastrectomie. » Dans Tous différents, « Obésité : leur combat contre les kilos », Adeline remarque que la durée de la démarche qui l’a menée à l’ablation de la majeure partie de son estomac, plus de un an, n’est même pas évoquée. A l’écran, elle semble prendre son premier rendez-vous chez le chirurgien, alors que l’émission n’a été enregistrée que deux semaines avant l’intervention. Les complications post-opératoires ne sont quant à elles pas systématiquement évoquées. Pourtant, cette opération très en vogue à la télé peut dans certains cas se révéler « une catastrophe, avec des complications très graves », met en garde le professeur Chevallier.

La télévision a transformé la maladie en show à suspense. « Seront-ils assez motivés pour y arriver ? L’un d’entre eux renoncera-t-il en cours de route ? » questionne la voix off goguenarde de Tous différents. Prétendre aider le témoin et le téléspectateur, « c’est le discours fondamental de justification de la télé-­réalité, explique Jean-Louis Missika. Un discours qui permet aux journalistes et aux producteurs de se regarder dans la glace : puisqu’il y aurait une utilité sociale à ces émissions, ce n’est pas seulement du spectacle ».

Outre-Atlantique, des shows XXL
Aux Etats-Unis, où 65 % de la population est en surpoids ou obèse, la télé-réalité ne s’embarrasse pas d’un aspect prétendument documentaire. Dans Extreme makeover weight loss edition (ABC),The biggest loser(NBC),Heavy(A&E TV),Dance your ass off(Oxygen), le spectacle est assumé. Paroxysme de ce « fat show », The biggest loser transforme depuis treize saisons les personnes obèses en compétiteurs entraînés par des coachs à la plastique parfaite. Objectif : perdre le plus de poids pour remporter 250 000 dollars. Peu importe le dossier médical de chacun. La télé s’érige en autorité qui récompense ou sanctionne le manque de volonté. « Ça veut dire que j’ai un avenir ! » s’exclame une candidate lorsqu’elle apprend qu’elle a été sélectionnée pour suivre une année de régime sous le regard de millions de téléspectateurs. Au fil de ces compétitions, un message s’impose : fondre à vue d’œil, c’est possible. Le mardi 24 avril, Le Grand Perdant (The biggest loser) et ses torrents de sueur et de larmes ont débarqué sur W9 à 22h20.

(1) Sociologie de l’obésité, éd. PUF, 2009.
(2) « Globesity » est un néologisme créé par l’OMS en 2001 pour qualifier l’obésité de masse.
(3) La Fin de la télévision, éd. du Seuil, 2006.
(4) Le Corps aujourd’hui, éd. Gallimard, 2008.
(5) Le Corps désirable, Hommes et femmes face à leur poids, PUF, 2010.

A voir
en contrepoint de notre enquête, les autoportraits de la photographe américaine Jen Davis.

Source : http://television.telerama.fr/television/l-obesite-un-sujet-maltraite-a-la-tele,80725.php