La Chine délocalise en Ethiopie

22 Mai

MONDIALISATION • Un pays autoritaire à bas salaires? Non, il ne s’agit pas de la Chine mais de l’Ethiopie vers laquelle lorgnent les sociétés asiatiques pour bâtir des usines.

Dans le ronronnement continu des machines, une centaine d’ouvriers éthiopiens découpent sans relâche du cuir, enfilent des lacets et collent des semelles. Leurs superviseurs? Des contremaîtres chinois. Une première dans cet Etat autoritaire de la corne de l’Afrique que certains voient faire fructifier de plus en plus de capitaux asiatiques.
Avec cette usine installée à Dukem, à 30 km au sud de la capitale Addis Abeba, la société Huajian a trouvé une main-d’oeuvre bon marché mais aussi sa matière première, le cuir, pour fabriquer des chaussures qui seront vendues en Europe et aux Etats-Unis.
Après s’être concentrée en Afrique sur la construction d’infrastructures et l’exportation de matières premières, notamment le pétrole, la Chine commence à y chercher des coûts de production avantageux. Une façon de s’évader des ardeurs revendicatrices de la classe ouvrière chinoise devenue moins docile. Selon des chiffres officiels, les conflits du travail en Chine ont été multipliés par trois durant la décennie précédente.
Espoirs éthiopiens
Du côté de l’Ethiopie, on espère y gagner une diversification bienvenue d’une économie largement agricole. Un marché gagnant-gagnant, donc, selon Qian Guoqing, vice-directeur de la East Industry Zone: «Les deux parties ont un engagement réciproque, elles disent ‘tu devrais avoir quelque chose, je devrais obtenir quelque chose’.»
La zone industrielle, qui abrite l’usine de Huajian, devrait être achevée en 2014, pour un coût de 250 millions de dollars (235,1 millions de francs). A terme, elle doit regrouper plus de quatre-vingt usines et créer 20 000 emplois. Pour l’heure, elle compte plusieurs rangées de bâtiments de trois étages abritant six usines à capitaux chinois, dont, outre celle de Huajian, une chaîne de montage automobile et une fabrique de plastique.
Huajian, l’un des plus importants fabricants chinois de chaussures, prévoit d’investir jusqu’à 2 milliards de dollars en Ethiopie pour fabriquer des souliers destinés à l’exportation vers l’Europe et l’Amérique du Nord.
Conditions-cadre alléchantes
Afin d’attirer les investisseurs étrangers dans le cadre d’un «plan de croissance» destiné à faire de leur nation un pays à revenu intermédiaire d’ici à 2025, les autorités éthiopiennes offrent quatre ans d’exonérations fiscales, des terrains bon marché et l’électricité gratuite aux occupants de la zone industrielle.
Sans oublier un droit du travail inexistant et des libertés publiques embryonnaires, qui font de l’Ethiopie un terrain connu pour les Chinois. En 2010, après une longue campagne d’intimidation, le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE) a à nouveau remporté les législatives avec plus de 99% des suffrages. Selon plusieurs ONG, les prisonniers politiques s’y compteraient pas centaines.
Malgré cela, investir en Ethiopie «n’est pas une stratégie sans risque», prévient Stefan Dercon, économiste spécialisé dans le développement à l’Université britannique d’Oxford. En effet, l’Ethiopie va devoir maintenir des taux de croissance élevés afin de rembourser les investissements de départ. «Si cela ne fonctionne pas, les espoirs vont s’évanouir très rapidement, les deux ou trois prochaines années sont donc cruciales pour le processus dans son ensemble», selon lui. «Nous devons avancer rapidement, notre ennemi est la pauvreté», rétorque le ministre éthiopien à l’Industrie, Tadesse Haile. «Quiconque nous demande de ralentir accepte la pauvreté.»
Pauvres mais croissants
Avec un PIB par habitant estimé à 325 dollars par l’ONU, l’Ethiopie figure toujours parmi les plus pays africains les plus pauvres, en dépit d’une croissance parmi les plus dynamiques du continent (+11% au cours de chacune des six dernières années selon la Banque mondiale).
Les investissements étrangers «génèrent de la croissance, de l’emploi (…) cela nous permet aussi de fabriquer des produits pouvant être exportés, ce qui amène des devises et des transferts de technologie», insiste pourtant Tadesse Haile.
Mais de nombreux problèmes subsistent: réseaux de télécommunications déplorables, bureaucratie pesante et absence de port dans ce pays enclavé, sans accès à la mer.
Paul Lu, directeur des ressources humaines de Huajian, recense, lui, les différences culturelles, la barrière de la langue et le manque de conscience professionnelle d’une bonne partie du personnel local. Mais ces obstacles sont compensés par l’abondance de matière première et de main-d’oeuvre, peu chère alors que les salaires augmentent en Chine.
«Nous sommes venus fabriquer des chaussures et (…) l’Ethiopie produit beaucoup de cuir», poursuit-il devant l’entrée de l’usine où une vingtaine de personnes attendent pour un entretien d’embauche.
«Différences culturelles»
Dans l’usine, Teju Edek, 22 ans, contrôleur qualité, payé 30 dollars par mois, se plaint que «le salaire est trop bas». Il dit travailler ici surtout pour «développer ses connaissances technologiques» et ajoute que, s’il pouvait gagner plus dans des usines éthiopiennes, il n’y apprendrait pas autant.
Selon Tafere Getie, gestionnaire d’une des usines de la zone, le vrai bénéfice de ces investissements se verra à long terme: «J’espère que les Ethiopiens qui travaillent dans les usines étrangères aujourd’hui possèderont leur propre industrie d’ici à vingt ans.» ATS/BPZ

Paradis patronal

En Ethiopie, la liberté syndicale est une chimère, si l’on en croît le dernier rapport annuel de la Confédération syndicale internationale (CSI). Si la Constitution éthiopienne reconnaît bien le droit de former des syndicats, la «Proclamation du travail», édictée en 2003, restreint concrètement ce droit à certaines catégories. Ainsi les fonctionnaires ne peuvent négocier ni salaires ni conditions de travail. Le droit de grève est également limité, de nombreux secteurs jugés «essentiels» ne pouvant cesser le travail, ne serait-ce qu’une heure. Pour les autres, la procédure à suivre est tellement complexe, qu’il est pratiquement impossible de lancer un mouvement de grève légal.
Enfin, l’Etat a le pouvoir de dissoudre tout syndicat fautif. Sans en arriver là, le gouvernement s’ingère ouvertement dans les affaires internes des organisations de travailleurs. Régulièrement, la CSI dénonce des cas de d’intimidations, de destitutions voire d’exils forcés. Cerise sur le gâteau, la loi autorise les employeurs à créer ou appuyer une «organisation de travailleurs» dans le but de la contrôler. BPZ
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