L’obésité, un sujet maltraité à la télé

18 Mai

Décryptage | Les émissions télé consacrées à l’obésité se multiplient depuis le début de l’année. L’aspect “foire aux monstres” l’emporte largement sur le contenu médical.

ylvie a choisi de rencontrer un chirurgien de l’obésité devant les caméras de NRJ12. Elle se met à pleurer, suffoquée par l’angoisse du chiffre affiché sur la balance : 212 kilos. Ses proches n’ont cessé de le lui répéter, elle est en danger de mort. Ses spasmes et ses sanglots, captés par un zoom dérangeant, sont difficiles à soutenir. Dans la même édition spéciale de Tellement vrai,« Obésité, le combat de leur vie », diffusée le 12 janvier 2012, on fait aussi la connaissance d’Odile, qui a dépassé les 160 kilos et n’a pas mis le pied dehors depuis quatre ans. Elle vit recluse dans son lit médicalisé, plongée dans la pénombre, allumant la télévision à l’aide d’un bâton.

Ces visions de corps hors norme immobilisés ou se mouvant dans d’extrêmes souffrances ne sont plus seulement le reflet lointain d’Américains sédentaires et suralimentés. On nous le répète à l’envi en préambule à ces reportages : 31,9 % des Français adultes sont en surpoids, 14,5 % sont obèses. « Il y a dix ans, les obèses étaient totalement absents du discours médiatique, analyse le sociologue Jean-Pierre Poulain (1). Puis la thématique a commencé à monter, comme la preuve que quelque chose ne tourne pas rond dans notre monde. » Jusqu’à devenir une matière inépuisable pour les médias et le docu-réalité, au discours toujours plus anxiogène.

« On parle d' »épidémie » qui s’enracinerait
dans des modes de vie qui ne sont pas sains.
Un peu comme une ­punition infligée à
l’Occident, qui vit dans la surabondance. »

Jean-Pierre Poulain, sociologue

Le mouvement s’est amorcé en 1998, quand l’Organisation mondiale de la santé a publié un rapport alarmant sur l’obésité, nouveau mal du siècle. La crainte de la « globésité » (2) s’est glissée peu à peu parmi les phobies contemporaines. « On parle depuis d' »épidémie » qui s’enracinerait dans des modes de vie qui ne sont pas sains, explique Jean-Pierre Poulain, un peu comme une ­punition infligée à l’Occident, qui vit dans la surabondance. »

Tellement vrai (NRJ12), Tous différents (NT1), C’est ma vie (M6), A chacun son histoire (Direct 8), Vies croisées (W9)… Durant la première quinzaine de janvier, pas moins de dix émissions ont traité le sujet. Depuis, la tendance n’a fait que se confirmer. « On retrouve sous une forme modernisée les foires aux monstres qui existaient au XIXe siècle. C’est particuliè­rement spectaculaire de montrer des corps en souffrance, dans des situations d’excès », observe Jean-Louis Missika, sociologue des médias (3) .

Car ces émissions ne se contentent pas de quelques rondeurs, les témoins émargent à la rubrique obésité sévère, voire obésité morbide. Les équipes de tournage n’hésitent d’ailleurs pas à filmer crûment le corps gros et dévêtu. « Il y a un phénomène de fascination-répulsion, note la philosophe Isabelle Queval (4) . Le téléspectateur s’identifie parce qu’il peut lui-même être en surpoids, et, en même temps, il a vu une monstruosité qu’il expurge de lui-même, comme autrefois on mettait hors de la cité ceux qui étaient difformes. »

« L’idée qu’on a le corps qu’on mérite s’est imposée
dans notre société. Et de la responsabilisation
à la culpabilisation, il n’y a qu’un pas. »

Thibaut de Saint Pol, sociologue

« Tous au régime ! », « Obésité : assumer ou combattre », « Mon combat contre les kilos »… Ces « docus-réalité » assènent tous le même message : gros, vous devez réagir, et la télé peut vous y aider. Régime, chirurgie, relooking, coaching… La lutte est mise en scène tous azimuts. « Nous sommes toujours plus incités à contrôler nos vies, à avoir plus de volonté, précise Isabelle Queval. La minceur est un signe distinctif : plus on est mince, plus on mar­que cette emprise de la volonté sur son corps et sur soi-même. Le corps est devenu le jugement ultime de nos comportements. » Le sociologue Thibaut de Saint Pol (5) le confirme : « L’idée qu’on a le corps qu’on mérite s’est imposée dans notre société. Si vous ne correspondez pas aux canons du corps désirable, c’est votre faute. Et de la responsabilisation à la culpabilisation, il n’y a qu’un pas. »

Le gros se laisse aller, est malheureux et dans la misère affective : certains procédés audiovisuels encouragent la perpétuation de clichés. « Ces stéréotypes renvoient à des questions qui peuvent vraiment se poser, par exemple dans la vie affective et sexuelle. Mais dans ces programmes, on a une saturation de l’image négative de l’obèse », observe Jean-Pierre Poulain.

­Nathalie Leruch, journaliste, a travaillé à un reportage sur les enfants au régime pour le magazine d’information d’une grande chaîne hertzienne. La mise en scène expéditive de la privation et de l’échec insiste sur l’image du gros incapable de se restreindre : « Le rédacteur en chef souhaitait que je trouve des enfants soumis au régime Dukan. Pour ce type de magazine, les interviews pudiques un peu en longueur ne sont pas souhaitées, ils veulent un enfant dans la cuisine familiale à qui on refuse des aliments sucrés, ou devant son assiette 100 % protéines. On comprend qu’il faut tourner un échange dialogué de quarante secondes maximum, « sinon on s’ennuie »… Et qu’il faut autant que possible faire ressentir un peu de pathos autour de cet enfant qui vit la privation. »

« La stig­matisation de l’obésité
est l’un des racismes les plus violents aujourd’hui.
Et un racisme qui ne dit pas son nom. »

Jean-Pierre Poulain

Entre moquerie et empathie, l’image du gros « victime responsable » est ambiguë. Souvent représenté comme un bon vivant, un outre-mangeur qui ne sait pas refréner ses pulsions, il est aussi celui dont on montre le handicap pour créer l’émotion. Dans C’est ma vie, sur M6, en septembre 2011, l’émission « Corps en désaccord » met en scène Céline, 26 ans, une boulangère pesant 140 kilos. « Sa vie est en danger », assène le ­commentaire, soulignant que si elle ne perd pas de poids ses soucis de santé « pourraient s’aggraver jusqu’à l’irréparable ». A l’image, Céline transporte des pâtisseries sorties du four. « Elle se sent incapable de suivre un régime pour une raison simple : elle et son mari, également en surpoids, adorent manger », commente la voix off un peu badine. En fond musical, Gossip et sa célèbre chanteuse obèse, Beth Ditto.

« La stig­matisation de l’obésité est l’un des racismes probablement les plus violents aujourd’hui, constate Jean-Pierre Poulain, et un racisme qui ne dit pas son nom. Ceux qui en sont les acteurs ont bonne conscience. » Pauvreté, facteurs médicaux, contexte ­familial difficile, choc émotionnel : rarement les causes de cette maladie complexe et multi-factorielle sont éclairées.

« Les chaînes pensent que ça va ennuyer le téléspectateur de faire parler de leur souffrance des personnes grosses. On simplifie souvent le problème à l’extrême : tu te prends en charge et tu maigris », analyse Nathalie Leruch. Paroxysme de ce traitement simpliste, l’émission Zita dans la peau d’une femme obèse, diffusée le 29 février sur M6. Ingurgitant 6 000 calories par jour pendant un mois, Zita Lotis-Faure vivrait le quotidien d’une femme obèse. Un pur spectacle abordant l’obésité sous le seul angle de la suralimentation, et centré sur les réactions de la journaliste à son propre gavage.

« Seront-ils assez motivés pour y arriver ?
L’un d’entre eux renoncera-t-il en cours de route ? »
La voix off, goguenarde, de Tous différents.

Eludant les causes, la télévision préfère insister sur les ­solutions, comme la chirurgie bariatrique, mieux connue sous le nom télévisuel d’« opération de la dernière chance ». Tous différents : mon combat contre les kilos pose d’emblée la question de manière brutale : « Quand faut-il décider de se faire opérer pour réduire la taille de son estomac ? » A l’écran, l’opération ­relève du coup de baguette magique. « Or la chirurgie, c’est du sur-mesure, il faut du temps, et ça peut prendre de trois à six mois pour qu’on opère un patient », explique le professeur Jean-Marc Chevallier, responsable de la chirurgie de l’obésité à l’hôpital Georges-Pompidou. « Avant l’opération, une équipe pluridisciplinaire effectue toute une ­série d’examens qui sont un véritable parcours du combattant, précise-t-il. Après l’intervention, on met en place une surveillance de dix-huit mois. L’effet de l’opération seule est nul. Ce n’est pas amusant à raconter, mais c’est le plus important. »

Anne a témoigné dans Tellement vrai et se souvient du peu de rigueur dont a fait preuve l’équipe de NRJ12 : « Dans le reportage, ils se trompent sur mon poids et les dates, et parlent même d’anneau gastrique au lieu de sleeve gastrectomie. » Dans Tous différents, « Obésité : leur combat contre les kilos », Adeline remarque que la durée de la démarche qui l’a menée à l’ablation de la majeure partie de son estomac, plus de un an, n’est même pas évoquée. A l’écran, elle semble prendre son premier rendez-vous chez le chirurgien, alors que l’émission n’a été enregistrée que deux semaines avant l’intervention. Les complications post-opératoires ne sont quant à elles pas systématiquement évoquées. Pourtant, cette opération très en vogue à la télé peut dans certains cas se révéler « une catastrophe, avec des complications très graves », met en garde le professeur Chevallier.

La télévision a transformé la maladie en show à suspense. « Seront-ils assez motivés pour y arriver ? L’un d’entre eux renoncera-t-il en cours de route ? » questionne la voix off goguenarde de Tous différents. Prétendre aider le témoin et le téléspectateur, « c’est le discours fondamental de justification de la télé-­réalité, explique Jean-Louis Missika. Un discours qui permet aux journalistes et aux producteurs de se regarder dans la glace : puisqu’il y aurait une utilité sociale à ces émissions, ce n’est pas seulement du spectacle ».

Outre-Atlantique, des shows XXL
Aux Etats-Unis, où 65 % de la population est en surpoids ou obèse, la télé-réalité ne s’embarrasse pas d’un aspect prétendument documentaire. Dans Extreme makeover weight loss edition (ABC),The biggest loser(NBC),Heavy(A&E TV),Dance your ass off(Oxygen), le spectacle est assumé. Paroxysme de ce « fat show », The biggest loser transforme depuis treize saisons les personnes obèses en compétiteurs entraînés par des coachs à la plastique parfaite. Objectif : perdre le plus de poids pour remporter 250 000 dollars. Peu importe le dossier médical de chacun. La télé s’érige en autorité qui récompense ou sanctionne le manque de volonté. « Ça veut dire que j’ai un avenir ! » s’exclame une candidate lorsqu’elle apprend qu’elle a été sélectionnée pour suivre une année de régime sous le regard de millions de téléspectateurs. Au fil de ces compétitions, un message s’impose : fondre à vue d’œil, c’est possible. Le mardi 24 avril, Le Grand Perdant (The biggest loser) et ses torrents de sueur et de larmes ont débarqué sur W9 à 22h20.

(1) Sociologie de l’obésité, éd. PUF, 2009.
(2) « Globesity » est un néologisme créé par l’OMS en 2001 pour qualifier l’obésité de masse.
(3) La Fin de la télévision, éd. du Seuil, 2006.
(4) Le Corps aujourd’hui, éd. Gallimard, 2008.
(5) Le Corps désirable, Hommes et femmes face à leur poids, PUF, 2010.

A voir
en contrepoint de notre enquête, les autoportraits de la photographe américaine Jen Davis.

Source : http://television.telerama.fr/television/l-obesite-un-sujet-maltraite-a-la-tele,80725.php

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