Les ouvriers ne sont pas ce que l’on croit

18 Mai

Lorsque l’on imagine un ouvrier, on pense d’abord à l’usine. 
Les ouvriers sont pourtant bien plus nombreux dans le bâtiment, les services, l’artisanat. Retour sur la disparition d’un monde autrefois homogène…

Qui sont les ouvriers ? Ce groupe socioprofessionnel cache une grande diversité de situations et de métiers, et il est en fait beaucoup plus divers et complexe que certaines représentations habituelles pourraient le laisser penser…

L’image d’Épinal de l’ouvrier s’apparente à celle d’un salarié en « col bleu » de chez Renault participant à l’assemblage de voitures avec l’obligation de respecter des contraintes de cadencement élevées, ou encore d’un cheminot travaillant sur les voies du réseau ferré. Ces salariés sont évidemment des ouvriers, mais la réalité du monde ouvrier est bien plus large que celle-ci, et quelques exemples simples suffiront à le prouver. Ainsi, quel peut bien être le point commun entre toutes ces professions : un horticulteur, un plombier, un électricien, un dépanneur télé, un serrurier, un boucher, un charcutier, un boulanger, un cuisinier, un bijoutier, un accordeur d’instruments de musique, un décorateur sur verre, un encadreur, un imprimeur d’art, un luthier, un peintre sur cuir, un relieur d’art, un restaurateur de monuments, un tapissier d’art, un accessoiriste de théâtre, une maquilleuse sur un plateau de télé, ou encore un projectionniste de salle de cinéma ? Eh bien… Ces métiers (lorsque le travailleur est un salarié, car les indépendants sont classés dans d’autres CSP) correspondent tous à des emplois d’ouvriers ! Comme on le voit, la réalité du métier d’ouvrier est bien plus large que ce que l’on pourrait spontanément penser.

Les ouvriers 
ont-ils disparu ?

Globalement, les ouvriers tendent à être de moins en moins nombreux. Lorsqu’en 1954 la première nomenclature des CSP a été établie, les ouvriers représentaient – et de loin – le groupe socioprofessionnel le plus nombreux : ils étaient 6 485 000, soit 33 % de la population active. Cette prédominance s’est confirmée des décennies durant, avant une décrue tant relative qu’absolue. Ils ont connu une forte croissance de leurs effectifs jusqu’à la fin des années 1970, où ils étaient plus de 8 millions, soit environ 36 % de la population active ; on a assisté ensuite à une décrue progressive de l’emploi ouvrier, qui a diminué pour s’élever aujourd’hui à 6 318 300, soit seulement 22 % de la population active. Depuis la fin des années 1990, les employés sont même plus nombreux que les ouvriers, puisqu’ils sont aujourd’hui 8 194 300, soit près de 29 % de la population active. Il faut même noter que les chômeurs ayant eu anciennement un emploi dans la catégorie considérée sont intégrés dans chaque CSP ; ainsi, la diminution de l’emploi ouvrier est encore plus importante que ce que les chiffres précédents peuvent laisser penser, car les ouvriers sont le groupe socioprofessionnel à avoir connu la plus forte augmentation du chômage depuis les années 1970.

Pourquoi une telle décrue ? Tout simplement parce que la France a connu un recul important de l’emploi industriel depuis une trentaine d’années. Cependant, il ne faut pas confondre cette évolution avec un phénomène de désindustrialisation équivalent. En effet si, entre 1977 et 2010, la part de l’industrie dans la valeur ajoutée totale a diminué de 3,7 points, ce secteur a dans le même temps perdu 2,2 millions d’emplois, soit une baisse de 40 % de ses effectifs ! Cette forte diminution s’explique de deux manières : tout d’abord, le secteur industriel a connu de forts gains de productivité, gains qui se sont traduits par un recul de l’emploi industriel, en particulier de l’emploi ouvrier industriel. Ensuite, une partie des activités réalisées dans le cadre industriel a été externalisée vers des entreprises de services se trouvant en dehors du cadre industriel, créant un transfert d’emplois vers le secteur des services. Mais ne nous y trompons pas : ces emplois de services, liés entre autre aux activités juridiques ou financières, à l’informatique, à l’entretien, ou encore à la sécurité, n’étaient pas des emplois ouvriers, et la forte diminution de l’emploi industriel ne s’explique qu’en partie par la baisse de l’emploi ouvrier.

Que sont-ils devenus ?

Les ouvriers n’ont donc pas disparu car, même si leur nombre décroît, ils continuent à représenter la deuxième CSP en effectifs. Pour autant, les bouleversements ayant touché le monde ouvrier ne sont pas seulement quantitatifs, mais aussi structurels. Qui sont les ouvriers ? Plus forcément ceux à qui l’on pense spontanément…

Pendant des décennies, la figure idéal-typique était peu ou prou celle d’un travailleur manuel masculin œuvrant dans l’industrie, le plus souvent dans de grandes entreprises ayant mis en place une organisation productive de type fordiste. Le monde ouvrier était caractérisé par des images fortes de mineurs, de métallos, de travailleurs à la chaîne, de cheminots possédant une identité forte et n’hésitant pas à se mobiliser collectivement pour défendre leurs droits, ou en obtenir de nouveaux.

Aujourd’hui, la réalité est bien différente. Évidemment, il existe toujours des ouvriers travaillant dans les conditions précédemment citées. Mais ce monde a été profondément remis en question par les évolutions sectorielles de l’activité économique : les mines ont fermé une à une (il n’y a plus que 30 000 mineurs aujourd’hui contre plus de 400 000 au lendemain de la Seconde Guerre mondiale), les usines sidérurgiques ont elles aussi en partie disparu, et les usines en général ont connu de telles réorganisations internes (par exemple dans l’automobile) que le nombre d’ouvriers y travaillant y a été drastiquement réduit. Au total, ces ouvriers travaillant dans l’industrie ne représentent plus qu’environ un tiers du total des ouvriers. Ils sont 1,7 million ; il y a donc moins d’ouvriers dans les usines que d’étudiants dans l’enseignement supérieur.

Alors, qui sont les autres ? Qui sont ces « nouveaux ouvriers » qui ont radicalement changé l’image de ce groupe social ? Fondamentalement, un ouvrier reste un travailleur manuel. Mais rien n’indique que ce travail doive être effectué au sein de l’industrie. Ce qui est caractéristique de la nouvelle réalité du monde ouvrier, c’est le développement sans précédent du nombre d’emplois ouvriers dans des entreprises de service. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : aujourd’hui, près de la moitié des ouvriers travaillent dans le secteur tertiaire (et au-delà des ouvriers de l’industrie et du tertiaire, environ 15 % travaillent dans le bâtiment et les travaux publics) ! Les emplois qui se sont ainsi le plus développés dans le monde ouvrier depuis le début des années 1980 sont ceux liés à la maintenance des équipements non industriels (ascenseurs, guichets, distributeurs automatiques), à l’exploitation des transports, à l’entretien des bâtiments, au tri, à l’emballage et à l’expédition, mais aussi les emplois de conducteurs de car ou de bus, et de cuisine dans la restauration. C’est depuis le début des années 2000 que le nombre d’ouvriers travaillant dans le tertiaire a dépassé celui des ouvriers travaillant dans l’industrie.

On assiste aussi à un accroissement relatif de la qualification des ouvriers, dont les métiers ont profondément évolué sous l’impulsion du progrès technique, en particulier dans le domaine de l’informatique. À l’ouvrier à la chaîne réalisant un travail répétitif et déqualifié a succédé, au moins dans le domaine industriel, un ouvrier programmant des machines-outils complexes à partir de logiciels servant d’interface entre le travail humain et l’activité de production. L’ouvrier travaille ainsi de moins en moins la matière en tant que telle ; il s’appuie sur des machines qu’il commande lui-même ou qu’il entretient, ou s’occupe de manutention. On assiste à un développement des tâches de tri, d’emballage et de manutention en général d’un côté, et des tâches de surveillance, de contrôle et de réglage des machines automatisées de l’autre.

L’automatisation a changé les compétences

Là aussi, les chiffres sont parlants : entre 1990 et 2008, la part des ouvriers dans l’emploi total a reculé de 4,2 points, dont 3,6 proviennent du recul de l’emploi ouvrier non qualifié, et seulement 0,6 de celui de l’emploi ouvrier qualifié. Aujourd’hui, si l’on compte 2 072 000 ouvriers non qualifiés, ils sont 3 961 000 à être qualifiés. À titre de comparaison, en 1975, les ouvriers qualifiés ne représentaient qu’un peu plus de 75 % du nombre total des ouvriers non qualifiés. Cette réduction de l’emploi ouvrier non qualifié est liée à l’évolution de l’organisation interne des entreprises, avec le développement des chaînes de production automatisées.

Parallèlement à cette évolution, les ouvriers ont dans l’ensemble aussi vu leurs conditions de travail évoluer. Le travail ouvrier dans l’industrie jusqu’aux années 1980 était marqué par le modèle tayloro-fordiste, caractérisé par des tâches répétitives et une hiérarchie forte qui imposait aux ouvriers leurs process de travail ; avec le développement des nouvelles formes d’organisation du travail dans les usines et l’accroissement de l’emploi ouvrier dans le secteur tertiaire, ce sont de nouvelles modalités de l’activité, plus centrées sur l’autonomie des travailleurs et la flexibilité dans l’agencement des tâches productives, qui se développent progressivement. Sans faire disparaître le caractère répétitif d’une partie des tâches et tout en maintenant une hiérarchie toujours présente, ces nouvelles modalités de travail ont malgré tout remodelé en partie l’univers professionnel du travail ouvrier.

Cette flexibilité accrue s’est cependant traduite par le développement de formes d’emplois atypiques chez une partie des ouvriers (intérims, contrats à durée déterminée, temps partiels subis), qui a débouché sur un certain dualisme entre, d’une part, des ouvriers qualifiés relativement épargnés par cette précarisation et, d’autre part, des ouvriers non qualifiés touchés de plein fouet par cette nouvelle instabilité et par le chômage.

Enfin, ces « nouveaux ouvriers » travaillent globalement dans des entreprises de taille plus petite, car les entreprises du tertiaire sont en moyenne moins grandes que celles du secondaire. Cela a bouleversé le cadre de travail d’une partie du monde ouvrier, qui trouvait auparavant sa force et sa cohérence dans des rassemblements autour de gigantesques bassins d’emplois dépendants d’une ou de quelques grandes entreprises. Définitivement, le monde ouvrier est bien plus divers qu’il ne l’a jamais été.

Cette diversité appelle à s’interroger sur la réalité d’une culture ouvrière aujourd’hui. Le terme « ouvrier » a en effet longtemps charrié un cortège de représentations culturelles et politiques poussant à une vision homogénéisante de ce groupe. Certains sociologues qui travaillent sur les classes sociales ont ainsi considéré que les ouvriers représentaient une classe sociale à part entière, forte d’une position définie par la place des ouvriers dans le processus de production, et d’une conscience de classe marquée en particulier par des références politiques communes (appartenance syndicale, vote communiste…) et des modes de vies partagés (bricolage, fréquentation de bistrots, importance du militantisme, prédominance de goûts culturels « populaires »…).

Il est clair aujourd’hui que ces représentations ont en grande partie volé en éclats, et que le pluriel placé à la fin du terme « ouvriers » symbolise bien plus qu’une quantité. Les ouvriers sont devenus, si tant est qu’ils ne l’aient jamais été, un groupe éclaté en une multitude de sous-groupes, voire même d’individus ayant chacun des caractéristiques propres. Cette remise en question de l’existence d’une « classe ouvrière » peut se justifier de plusieurs manières.

Déclin des mobilisations ouvrières

Tout d’abord, le recul numérique des ouvriers donne une moindre visibilité dans l’espace public à ce groupe. Ensuite, l’éclatement du monde ouvrier que nous venons de présenter (développement de l’emploi tertiaire, précarisation d’une partie du monde ouvrier) a amené une partie des ouvriers à connaître et fréquenter d’autres groupes sociaux, et à voir ainsi remises en question en partie leurs références communes. Cela a aussi amené une partie des ouvriers à faire évoluer leurs modes de consommation, en cherchant à se rapprocher de celui du reste de la population. On reconnaît là la thèse de la « moyennisation » de la société. Dans le même ordre d’idée, l’individualisation croissante de la gestion des ressources humaines, avec par exemple le recours de plus en plus fréquent à des modalités d’avancement professionnel personnalisées, a eu tendance à faire décliner les collectifs de travail et les grandes mobilisations collectives, qui avaient historiquement été un moteur de la construction de l’identité ouvrière. Culturellement parlant, le monde ouvrier est éclaté : une partie des ouvriers se serait « embourgeoisée », une autre aurait perdu ses références politiques communes, ce qui l’aurait amenée à voter FN, et certains marqueurs culturels forts (bistrots, bals populaires…) tendraient à disparaître. Enfin, l’évolution démographique et géographique a entraîné la disparition d’une partie des « banlieues ouvrières », qui étaient des ferments importants de la culture de classe ouvrière.

De manière symbolique, cette perte de conscience collective peut être symbolisée par l’évolution du taux de syndicalisation ouvrier. Historiquement, la France a toujours été un pays peu syndicalisé ; ainsi, dans les années 1950, le taux de syndicalisation global ne dépassait pas les 30 % et aujourd’hui, il est inférieur à 10 %. Si les ouvriers ont été durant les trente glorieuses un groupe social plus syndiqué que la moyenne, il n’en est pas de même aujourd’hui ; de 2001 à 2005, les ouvriers, tous secteurs d’activité confondus, ne représentent que 19 % des salariés syndiqués, alors par exemple que les cadres, pourtant bien moins nombreux, en représentent 29 %. Les ouvriers sont même sur cette période la CSP la moins syndiquée. Cette donnée est néanmoins à nuancer car, si l’on ne prend en compte que les entreprises privées, les ouvriers représentent le contingent de syndiqués le plus nombreux !

Peu de mobilité sociale

Pourtant, derrière cette diversité, ne se cache-t-il pas encore et toujours une réalité commune rapprochant ceux que l’on continue à considérer comme des « ouvriers » ? Assurément oui. Ainsi, malgré son déclin, le groupe ouvrier reste numériquement le deuxième groupe d’actifs le plus important en France. De même, c’est un groupe qui connaît une faible mobilité sociale ; ainsi, 46 % des fils d’ouvriers restent eux-mêmes ouvriers. Et encore, si l’on retire la mobilité provenant de l’évolution de la structure des emplois, la mobilité « nette » est encore plus faible. Enfin, l’embourgeoisement du monde ouvrier ne concerne au mieux qu’une faible partie de ce groupe, qui est très majoritairement marqué par un niveau et un mode de consommation qui restent caractéristiques de ceux des classes « dominées ».

Ouvriers du bâtiment

Chantier interdit au public.

Enquête parmi les travailleurs du bâtiment
.
Nicolas Jounin, La Découverte, 2008.

Après s’être fait embaucher comme intérimaire dans le bâtiment, le sociologue Nicolas Jounin montre comment s’établit sur fond de précarité une hiérarchie raciale de la main-d’œuvre. Au bas de l’échelle, les Africains, manœuvres non qualifiés ; un peu au-dessus, les Maghrébins ; plus haut, les Portugais qui incarnent les « petits chefs » – ils occupent la plupart des postes d’encadrement sur les chantiers – ; alors que les Français (entendez nés en France, Blancs et avec un prénom « de chez nous ») occupent souvent des postes d’encadrement « à distance ». Une autre tendance est également à l’œuvre : la mise en concurrence des travailleurs entre eux, via la précarisation du travail et de l’intérim en particulier. Une logique marchande, où comptent d’abord la qualification et la productivité. Les travailleurs immigrés sont recherchés par les employeurs : plus vulnérables, tant pour des raisons sociales que légales quand ils n’ont pas de papier, ils sont une « variable d’ajustement » parfaite. Ils fournissent une main-d’œuvre plus servile, car sans cesse menacée, que l’on peut garder ou remercier à tout moment.

 

D’après Catherine Halpern, «La vie de chantier. Entre discriminations et précarité», Sciences Humaines 
n° 194, juin 2008.

Christophe Rymarski

La disparition de la classe ouvrière

Retour sur la condition ouvrière
Stéphane Beaud et Michel Pialoux, 1999 (Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard), 
rééd. La Découverte, 2012.

Treize ans après une première enquête où les sociologues Stéphane Beaud et Michel Pialoux donnaient largement la parole aux ouvriers des usines Peugeot, que reste-t-il du monde ouvrier ? Selon les auteurs, parler en 2012 de la classe ouvrière renvoie au passé économique et politique, lorsque les luttes ouvrières étaient adossées à des syndicats contestataires et des partis politiques se réclamant de cette même classe. Aujourd’hui, « le monde ouvrier n’en finit plus de subir l’impact dévastateur de ce capitalisme financiarisé » qui pousse les firmes transnationales à retirer leurs usines des vieux pays industrialisés.
 Amorcée dans les années 1990, cette enquête initiait déjà une réflexion sur la compréhension d’un « processus central dans l’histoire de la société française : celui de la destruction de l’ancienne classe ouvrière ». Les auteurs montrent comment le terme d’ouvrier s’est très fortement dévalorisé au regard de la force évocatrice qu’il avait dans les années 1970. Les ouvriers, qui formaient une classe sociale attirant toutes les attentions, ne sont plus aujourd’hui que « l’objet d’un discours compassionnel ».

Christophe Rymarski
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